Crime raciste au Mississippi : Emmet Till, 28 Août 1955

EMMETT TILL portrait

Il y a soixante ans, Emmett Till, dit « Bobo », afro-américain de 14 ans, était assassiné. Né le 25 juillet 1941 à Chicago en Illinois, il venait d’arriver une semaine auparavant pour passer les vacances chez son grand-oncle Moïse Wright à Money dans le delta du Mississipi. Son meurtre, l’année de la contestation de Rosa Parks et des débuts de Martin Luther King, sera l’un des principaux évènements à l’origine du Mouvement pour les droits civiques.

Si Emmett Till connaissait la ségrégation à Chicago, il ignorait cependant la violence telle qu’elle sévissait dans le Mississipi. Intelligent et quelque peu hâbleur, il se vanta donc auprès de ses cousins d’avoir une petite amie blanche. Là, les versions divergent : l’un d’entre eux l’aurait mis au défi d’entrer dans l’épicerie des Bryant et de parler à sa propriétaire. Il aurait alors lancé un « Bye Baby », en sifflant, à Caroline Bryant. Celle-ci l’aurait poursuivi dans la rue et se serait aussitôt plainte auprès de son mari. Pour d’autres, il se serait contenté d’entrer dans l’épicerie, chose que n’aurait pas supporté la jeune femme. Bien qu’inquiets, les jeunes gens oublient rapidement cette histoire. Quelques jours après, le propriétaire du magasin, Roy Bryant, accompagné de son demi-frère J. W. Milam, se rendent cagoulés dans la propriété de Moïse. Ils enlèvent le garçon, le soumettent à la torture, lui crevant un œil avant de lui tirer une balle dans la tête. Ce n’est que plusieurs jours après que son corps mutilé, lesté aux pales d’un ventilateur, fut retrouvé. Son grand oncle l’identifia à sa chevalière. Sa mère, Mamy Till dut verser la somme de 3000 dollars, soit « plus d’un an de son salaire de petite fonctionnaire fédérale », pour le transfert de la dépouille.

Très vite, la NAACP, l’organisation montante des droits civiques, lui a apporté son soutien en lançant des collectes. De nouveaux ténors comme Luther King, en Alabama, et le jeune Medgar Evers, directeur de l’organisation dans le Mississippi, se mobilisèrent. Ce lynchage-là ne devait pas passer inaperçu. La Cour suprême, un an plus tôt, avait ordonné l’intégration des Noirs dans les écoles du Sud ; et le gouvernement d’Eisenhower tentait de réformer l’irréductible Mississippi. Les temps changeaient, et si Emmett pouvait servir la cause, son corps devait revenir dans le Nord, sous les regards de la presse éclairée et des organisations légales.

Mamie Till est restée longtemps devant son enfant martyrisé, avant de déclarer aux hommes en costume de la NAACP qu’elle voulait prendre le monde à témoin de cette horreur. Emmett aurait droit à des funérailles à cercueil ouvert. L’événement est entré dans la légende des droits civiques. En trois jours, sur fond de manifestations nationales dans toutes les grandes villes américaines, 50 000 personnes ont bravé la puanteur du cadavre pour défiler dans la chapelle de Cottage Grove, à Chicago, s’évanouissant par centaines devant […] la face tourmentée d’Emmett, photographiée par toute la presse américaine.

En septembre 1955, les principaux suspects du crime, Roy Bryant et  J.W. Milam, furent acquittés à l’issue d’un procès retentissant qui ne dura que 5 jours, par « un jury blanc comme neige, où siégeaient nombre de familiers de Bryant et de Milam, décrét[ant] que le corps n’était pas celui d’Emmett. Pas de corps, pas de crime. Pour la forme, les jurés ont attendu une heure en tapant le carton dans la salle de délibération avant de rendre leur verdict. Déjà, les débats avaient laissé présager le pire. [L’avocat de la défense] John Whitten, sous les yeux de la presse mondiale, accusait Mamie Till d’avoir fait tuer son fils pour toucher son assurance-vie. H. C. Strider, le shérif, niait avoir jamais procédé à l’identification du corps. Il avait par ailleurs fait secrètement coffrer un témoin important, Leroy Collins, l’un des cinq Noirs chargés par Bryant et Milam de ficeler et de surveiller Emmett tandis qu’ils le conduisaient, à l’arrière d’un camion, vers une grange éloignée. «Dans ce procès, a confié Whitten des années plus tard, nous nous battions moins contre les Noirs que contre le coup de force du Nord.»

Informations tirées de l’article de L’Express A la mémoire d’Emmett Till, 14 ans, du 16 septembre 2004.

 Moins d’un an après, ne pouvant être jugés pour le même crime, ils avoueront qu’ils sont les auteurs du meurtre au magazine Look.

Cet évènement inspira alors nombre d’intellectuels et d’artistes :

William Faulkner écrit aussitôt cet article dans la revue Chicago Defender.

Simone de Beauvoir déclare également vouer à l’Amérique une aversion profonde, du fait de la ségrégation, et du « lynchage d’Emmett Till » (La force des choses II, Gallimard, 1952-1963).

Toni Morrison  fera de ce meurtre monstrueux le sujet de sa première pièce, Dreaming Emmett, en 1994.

Lewis Nordan, « l’écrivain du Mississipi », qui connaissait les criminels, écrit un roman sur ce drame en 1993 intitulé Wolf Whistle.

Jusqu’à ce poème d’Aimé Césaire :

Emmet Till

Tes yeux étaient une conque marine où pétillait la bataille

De vin

De ton sang de quinze ans.

Eux jeunes n’avaient jamais eu d’âge

Ou plutôt sur eux pesaient,

Plus que tous les gratte-ciel, cinq siècles de tortionnaires

De brûleurs de sorcières, Cinq siècles de mauvais gin de gros cigares

De grasses bedaines remplies de tranches de bibles rancies

Cinq siècles de bouche amère de péchés de rombières,

Ils avaient cinq siècles Emmet Till,

Cinq siècles est l’âge sans âge du pieu de Caïn.

En musique, Duke Ellington, mais aussi Bob Dylan ou plus récemment Leo Smith Wadada ont également repris cet évènement tragique.

Bob Dylan, qui est né la même année que Till, a 21 ans lorsqu’il décide de consacrer une chanson à l’assassinat de ce dernier.  Arrivé depuis peu au Greenwich Village, il vient d’y rencontrer Suze Rotolo. La jeune femme travaille comme secrétaire au CORE (Congress of Racial Equality, une organisation de lutte pour les droits civiques). Elle raconte tous les soirs à son amant des histoires sur la lutte pour les droits civiques, contribuant ainsi au réveil de la conscience politique du chanteur. En janvier 1962, à la veille de participer à un concert de bienfaisance organisé par le CORE, le chanteur compose « The Ballad of Emmett Till« , première chanson d’une série de protest songs enregistrées entre janvier 1962 et octobre 1963.

Ou Leo Smith Wadada en 2012 avec Ten Freedom Summers

Ce documentaire de Stanley Nelson réalisé en 2003 (55’) relate les faits accompagnés de témoignages de certains des protagonistes, dont la mère de l’adolescent, Mamie Till Mobley, décédée en 2003, et des archives de l’époque.

Et puis il y a cette BD, dont la médiathèque vient de faire l’acquisition. Présentée sur le site d’Amnesty International, comme « un livre édifiant, salutaire et nécessaire. Pour ne jamais oublier. »

emmet till bd

De nos jours, un homme blanc, jeune journaliste, questionne un vieux musicien noir. En fait il s’intéresse assez peu au blues : il voudrait savoir quels ont été – 60 ans plus tôt – les liens du musicien (alors âgé de treize ans), avec Emmett Till. Et le bluesman, non sans émotion, accepte de parler, et de remonter le temps… Quand Emmett Till, jeune adolescent noir de quatorze ans venu de Chicago passer ses vacances chez Moïse son grand-oncle, descend le 24 août 1955 du train en gare de Money dans le Mississippi, il ne sait pas encore qu’il va vivre les cinq derniers jours de sa courte vie. Il aura eu la malchance de pénétrer dans une épicerie réservée aux Blancs et de se comporter de « manière provocante » vis-à-vis de Carolyn, épouse de l’épicier, Roy Bryant. Mis au courant de « l’affront », Roy, accompagné de son demi-frère Milan, part dans une chasse à l’homme qui finira tragiquement. Après avoir kidnappé Emmett, ils le tortureront avant de le jeter dans l’eau de la rivière. Ils seront plus tard acquittés et se vanteront de leur « exploit » dans la presse.

Un petit mot sur l’auteur dessinateur :

Arnaud Floc’h, est né le 26 octobre 1961 en Bretagne. Il arrive au Cameroun en 1962 et restera en Afrique jusqu’à 16 ans. Retour à Brest en 1978, puis il déménage à Paris à 21 ans. Il démarre alors comme illustrateur sans avoir fait d’études de dessin. Arnaud Floc’h se rend régulièrement à Bamako depuis plus de vingt ans.

Enfin, ce sont Will Smith et Jay-Z qui s’associent pour la production d’une minisérie qui sera diffusée sur HBO, avec la volonté de raconter cette histoire « en profondeur ».

Nous ne pouvons que saluer et transmettre ces différents travaux, tentatives artistiques, tentatives de réflexion, tentatives contre l’oubli.

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