Jeudi de l’actu. La Société française en 2012 : avons-nous tellement changé ?

©Mariel

Récit de la soirée du 22 mars 2012

Quand un sociologue, Louis Maurin, ancienne plume d’Alternatives économiques, vient à la médiathèque, de quoi on cause ? De nos intolérables banlieues ? Non, les cités on y vit correctement, avec moins d’insécurité qu’on ne le dit. Du niveau scolaire qui dégringole ? Des études européennes montrent que les petits Français sont dans la moyenne. Peut-être des parents en pleine démission ? Non, ils s’occuperaient même un peu trop de leurs chérubins.

Alors quoi ? Nos plus grandes certitudes, largement répandues et reprises dans la presse généraliste et quotidienne, ne nous aident donc pas à dresser le portrait de notre société ?

©Observatoire des inégalités

Les apparences seraient-elles trompeuses ?

 Pour démarrer du bon pied, Louis Maurin nous met d’accord sur la méthode : pour sortir des rhétoriques, il faut produire des informations factuelles, croiser les regards et les approches (économiques, géographiques, sociologiques, démographiques), et les observer sur le long terme. A ce titre ont été créés l’Observatoire des inégalités et le Centre d’Observation de la société française.

Mais faut-il encore comprendre pourquoi il existe un tel décalage entre ce que l’on a coutume de dire et une réalité plus modérée. Cinq raisons ont été avancées : le système d’études statistiques est encore très défaillant ; les sciences de la société ne cherchent plus à dresser un véritable portrait social ; certains territoires souffrent de ségrégation ; les médias, concentrés dans la région parisienne, produisent parfois un discours simplifié reproduit en boucle. N’oublions pas, nous dit Louis Maurin, certains groupes très mobilisés, à l’aise avec la communication de masse, ayant le goût du bon mot, de la phrase choc qui peuvent amplifier les phénomènes.

 Et où donc nous conduirait un tel égarement ? Au catastrophisme qui fait vendre, à l’attrait de la nouveauté permanente ou encore à la nostalgie d’un passé idéalisé. Une fois connus les pièges à éviter, l’enjeu du débat est lancé : depuis 50 ans, au regard des différents champs de notre corps social (travail, population, mobilité, consommation, santé, égalité, etc.), peut-on parler de bouleversements dans nos modes de vie? Avons-nous tellement changé ? Quelles évolutions avons-nous rencontrées ? Faut-il redessiner un tout nouveau visage de la société française en 2012? Mais vous êtes avertis : Louis Maurin n’aime pas le sensationnalisme et les exagérations. Les contours de la famille, par exemple, ont davantage été modifiés dans les années 70 qu’à l’aube du XXIe siècle.

Les grandes tendances présentées par Louis Maurin

 Tendance n°1 : la société de consommation confrontée au souci d’égalité fortement ancré dans notre pays a généré de la frustration. Mais notre façon exponentielle de consommer n’est pas soutenable au vue d’un développement raisonné à l’échelle de la planète.

 Tendance n°2 : l’autonomisation de l’individu est croissante : le taux d’activité des femmes a augmenté, de même que le niveau de scolarisation. Mais concernant ce domaine, l’éducation, le sentiment est inverse. Ceci s’explique par le fait que le marché du travail est devenu plus exigent vis-à-vis des jeunes. Le diplôme est devenu la norme.

 Tendance n°3 : la recomposition familiale est aujourd’hui stabilisée. On choisit le nombre d’enfants que l’on veut faire et le moment. On ne s’enferme plus dans un couple qui ne fonctionne pas. Mais cette souplesse a ses revers : la pauvreté des mères seules, la complexité des familles recomposées, les difficultés rencontrées par les enfants lors des séparations des couples.

 Tendance n°4 : le processus migratoire continue et se concentre à 40% en Ile-de-France. Selon les périodes ce phénomène s’accompagne soit d’une stigmatisation de l’étranger soit d’un enthousiasme pour le multiculturalisme. La population immigrée est davantage victime de la crise, du chômage et ses qualifications sont en moyenne plus faibles : c’est une population jeune qui rencontre les mêmes problèmes que l’ensemble de la jeunesse en France. Toutefois si on corrige les inégalités sociales, la réussite scolaire est meilleure pour les enfants.

 Tendance n°5 : la salarisation est très forte. Une idée fausse demeure, celle d’une classe moyenne majoritaire. En réalité elle est plus modeste qu’on ne croit. La compétition au travail s’accroit, ce qui pose problème pour l’intégration des jeunes. Un fait nouveau : le chômage s’est tellement solidifié qu’il génère aujourd’hui des effets structurants.

 Tendance n°6 : alors que les conflits de basse intensité augmentent, la grande criminalité baisse. La peur de la précarité accentue le sentiment d’insécurité sociale : un jeune sur deux (15-24 ans) accède à l’emploi par CDD ou par intérim.

 Tendance n°7 : la hausse des inégalités touche les plus jeunes et les plus âgés. Les quartiers pauvres s’appauvrissent encore davantage, tandis que les villes s’embourgeoisent. Accueillant plus d’enfants, l’école s’est massifiée sans être plus démocratique. Plus que dans les autres pays européens, notre système est favorable aux couches favorisées. En France, la légitimité apportée par le diplôme valide l’intelligence, confère le mérite et l’entreprise fait perdurer cette idée, même très longtemps après que le salarié ait terminé ces études. Les écarts se creusent entre les univers sociaux. Autrefois forces de changement, les classes supérieures concourent aujourd’hui à conserver un système inégalitaire.

Après avoir conclu sur la course de la modernisation, la fragilisation des destins de vie, l’émergence de nouvelles couches favorisées et les politiques sociales en décalage, Louis Maurin a répondu aux questions des débateurs. Certains l’ont interpellé pour connaître son parcours et ses origines, histoire de savoir quel moule social a façonné le sociologue. D’autres ont souhaité éclaircir certains concepts, approfondir les méthodes de calcul. Mais un débat c’est aussi le moment où ressortent expériences et ressentis. Alors vous aussi, venez partager votre point de vue lors des Jeudis de l’actu !

Vos questions dans la salle

  • C’est quoi une classe moyenne ?
  • Existe-t-il vraiment un déclassement ?  
  • L’ascenseur social est-il inversé ?
  • Peut-on parler d’un rejet du modèle français pour les jeunes très diplômés qui s’installent en Amérique du Nord ?
  • Le tableau dressé sur la situation de la femme n’est-il pas trop idyllique ?
  • Les classes sociales plus modestes ne vont-elles pas renverser les choses ?
  • La précarité des jeunes est-il le signe d’une précarisation dans l’emploi plus pérenne ?
  • Le mode de calcul du chômage a-t-il changé ?
  • La sacralisation des diplômes n’est pas équivalente selon les disciplines. Pour éviter la simplification et face à la pénurie de certaines données, ne faudrait-il pas interdire toute moyenne dans les statistiques ?
  • Le manque des données concernant les revenus a-t-il une raison politique ? Etes-vous consulté par les politiques, et les candidats en ce moment, alors qu’on voit tant d’aberrations et de coups médiatiques ?

A lire et à emprunter à la médiathèque : Déchiffrer la société française de Louis Maurin. La Découverte, 2009 :

Prochain Jeudi de l’actu : Le 10 mai à 19 heures. Culture-monde : quels enjeux ? Avec Antoine Compagnon

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